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L'annonce du diagnostic

L'annonce du diagnostic

Lorsque le comité scientifique des Journées Périnatales franciliennes a confié à Petite Emilie, le soin de présenter une intervention auprès des professionnels participants sur le sujet de l’annonce du diagnostic, nous avons choisi de relever le challenge. Nous avons choisi d’aborder cette première étape du deuil périnatal, à travers le regard des parents, mais aussi des professionnels qui ont cette tâche peu aisée d’informer les familles.

L’annonce du diagnostic, c’est le début d’une fin : la fin d’une grossesse idéale, exempte de soucis et tracas… fin immédiate et brutale voire violente de la grossesse idéale, et dans le cas de l’IMG c’est le « début de la fin programmée ».

C’est le début d’un nouveau chemin pour le couple, celui d’un choix et de ses conséquences.

Puis, lorsque viendra le moment de la décision de poursuivre ou d’interrompre la grossesse, ce sera le début d’une série de questions, de choix qui n’avaient jusqu’à présent jamais été envisagés : comment s’organiser pour accueillir un enfant porteur d’un lourd handicap ou d’une maladie particulièrement grave ; ou quels détails préparer pour l’arrivée d’un enfant mort, avec qui on ne partagera presque rien.

Pour illustrer ce moment si particulier, quoi de mieux qu’une image. Hélène a mis à notre disposition son coup de crayon et nous vous proposons le résultat de sa contribution.

Nous vous proposons dans ce dossier, un recueil de 4 témoignages de mamans, qui relatent leur souvenir de cette étape fondatrice de leur deuil périnatal. Les professionnels de santé étant eux aussi concernés par les émotions de cette annonce, Laurence partage son expérience de sage-femme.

La fin d’une grossesse idéale

Un retour de vacances passées entre amis. Une fin de journée difficile. Un passage à l’hôpital pour se rassurer. Un simple contrôle échographique. Elle comprend tout de suite ce qui se passe. Elle appelle son collègue. Il pose le même diagnostic.

Le tourbillon, une succession de questions, du bruit, tout s’agite autour de moi. Des mots simples. Des questions que je comprends mais qui me paraissent invraisemblables, j’ai même l’intime conviction qu’ils se trompent de patiente. Des questions auxquelles nous n’aurions jamais pensé pour nos enfants. Je réponds sans réellement prendre la mesure de la situation. Les choses s’accélèrent. Je suis transférée dans une autre salle. Une perfusion pour stopper les contractions. Un instant de pause, une accalmie de quelques minutes seulement, juste le temps de reprendre notre souffle pour demander davantage d’explications sur les différentes éventualités concernant les bébés. Il répète, va plus loin, répond à nos questions. Il évoque explicitement la mort, le handicap. Elle est toujours là, discrète, attentive à mes gestes. Elle voit que j’ai mal. Elle prend le relais, elle ne me laisse jamais seule, elle répond aussi à mes questions les plus incongrues. Elle est préparée. D’ailleurs peut-être se rend-elle compte à ce moment-là qu’au travers de mes questions, je commence à comprendre ce qui se passe mais qu’elle doit me guider. On prend notre décision. C’est elle qui l’entendra en premier. Elle en informe l’obstétricien. Il nous demandera de répéter, il s’assurera que nous avons bien compris ce que cela signifiait. Pas une larme ne coulera. Elle change le produit dans la perfusion. Le premier bébé est déjà bien engagé, sur le point de naitre. Il me perce la poche des eaux. Elle voit que j’ai mal. Elle se rapproche de moi. Je n’ai aucune idée de l’heure. L’anesthésiste prend le relais.

Presque 10 ans après, à l’heure où j’écris ce texte, je me souviens de tout comme si j’étais en train de le vivre. Je n’ai rien oublié. Je vois les lieux, les personnes. Je me souviens des vêtements que je portais, des boucles d’oreille de la sage-femme qui m’a accompagnée cette nuit-là et que je n’ai plus jamais revue. J’entends encore leurs questions. J’ai les mêmes sensations physiques à l’évocation de ces moments. Je ressens toujours cette même torpeur dont j’ai été saisie quand ce gynécologue et cette sage-femme nous ont annoncés la naissance imminente de nos bébés, leur extrême prématurité qui rendrait leur prise en charge dans un service de réanimation néonatale impossible, la possibilité de retarder cet accouchement déjà bien avancé, les conséquences d’une telle naissance. Ces souvenirs sont toujours aussi violents pour moi. Aujourd’hui, ce ne sont plus ces souvenirs qui resurgissent naturellement quand je pense à mes enfants. Dans mon cas, l’annonce, la décision, la naissance et la rencontre avec mes bébés sont quasiment simultanées. A la violence de ces quatre heures écoulées va succéder un instant d’éternité, magique, où le temps semble figé, où plus rien n’existe, un silence absolu : cet instant où je vais rencontrer mon fils et ma fille. Elle sera toujours là, toujours discrète mais bienveillante, douce et délicate. Elle prendra soin de moi et de mes bébés. Je reverrai le médecin le lendemain pour la consultation de sortie. Il me donnera plus de détails sur la naissance de mes bébés. Cette annonce correspond aussi au temps de la prise de décisions immédiates, parfois spontanées. Dans cette tempête, nous avons réussi à faire des choix, des choix que nous ne regrettons pas. Les « si » ne disparaissent vraiment jamais totalement mais je garde toujours en mémoire les conditions dans lesquelles nous étions quand nous les avons prises et en particulier l’accompagnement que nous avons reçu.

Valérie

Délicatesse

C’était juillet, une journée de soleil, la dernière échographie, 32 semaines et un gros et beau bidon, tout allait bien. Je suis allée toute seule à cette dernière écho, Pierre avait beaucoup de travail.

La 1ere annonce -Jeudi.

L’échographiste était en retard, elle est arrivée stressée et pressée, la climatisation soufflait très fort. J’avais froid.

Ça commence, je scrute l’écran, je vois ma fille, elle doit être trop belle !

Elle scrute l’écran elle me parle de sa taille, de son poids et puis, pendant qu'elle continue à faire glisser la sonde sur mon ventre, elle commence à me raconter l'histoire d’une autre maman à laquelle elle avait fait faire d'autres contrôles parce qu'elle avait un petit doute. Elle dit être très scrupuleuse, et qu'elle préfère souvent faire des contrôles. Pourquoi elle me raconte tout ça… et moi ? et ma fille ?

Et puis elle me dit : « c'est pour cela que je préfère que vous alliez voir un spécialiste, j’ai un doute sur votre échographie !»

Un doute ? Quel doute ?

« Le cervelet, le corps calleux, mais je ne peux pas me prononcer, j’ai pas l’habitude des cas comme ça, donc il faut aller voir un spécialiste au CHU, ils vont peut-être vous faire faire une IRM. »

Mais c’est grave ? quelles conséquences pour ma fille ?

« Non madame, je ne peux pas vous dire, il faut attendre le spécialiste, ils vous expliqueront. On va prendre RDV, désolée mais là je suis en retard je dois y aller, ils vont vous rappeler. »

Je m'assois sur la banquette de l’accueil, je ne sais pas quoi faire, quoi attendre, quoi penser.

Il y a un problème… mais elle n’est pas sûre, elle l’a dit … peut-être qu'elle se trompe, elle doit être vraiment « trop » scrupuleuse …elle l’a dit aussi. Pourquoi elle n’a pas su me dire … mais qu'est-ce que c’est un cervelet petit ?

Je rentre à la maison, avec les mesures et percentiles de l’écho dans la main, je cherche sur internet. Je veux comprendre : quel mal, quel handicap pourrait avoir ma fille ? je veux savoir.

Pendant un après-midi, une nuit et une matinée, je cherche des réponses, avec un seul espoir dans la tête : elle ne m’a rien dit de plus parce que c'est un si petit problème que tout ira bien.

Le 2eme annonce -Vendredi.

Les réponses ne vont pas tarder, le rendez-vous est pris rapidement.

14h00. Moi et Pierre dans la salle d’attente se tenant la main en silence.

Une autre écho du spécialiste et des mots clairs et durs tombent :

« Oui madame, oui monsieur il y a un gros problème, oui c’est grave, rare, très rare et un gros handicap, oui il y a des options, oui madame l’interruption de grossesse est une possibilité qu'on peut envisager. Je vous propose de faire une IRM tout suite pour avoir un diagnostic plus précis, mais madame, je n'ai pas beaucoup de doute ce sera pour confirmer ce que je vous ai dit.

Oui Monsieur Lundi 16h00, vous allez voir le gynécologue de votre maternité pour faire le point et avoir des autres explications pour la suite »

Non, nous ne voulions pas entendre ces mots, mais ils étaient clairs, professionnels, simples et prononcés avec calme et bienveillance.

On est rentré chez nous avec des réponses et encore pleins de questions. Avec la sensation que notre vie s'écroulait et aucune idée pour s’en sortir.

3eme annonce -Lundi.

À la maternité pour savoir ce qui nous attend et entendre quelques indications sur la maladie qui a atteint notre fille :

« On a échangé entre collègues, votre cas est très difficile, votre fille sera très handicapée, pas de marche, pas de communication… oui votre demande d'IMG sera acceptée.

Je suis désolé, vous commencez votre vie avec une épreuve horrible, c’est dur, ça va être très dur, mais vous allez y arriver, on est là et on va vous guider.

Oui madame vous allez accoucher par voie basse, la césarienne est à exclure parce que c’est important « de faire naitre » cet enfant. Je vous conseille de réfléchir si vous voulez voir votre bébé, c’est souvent un moment très doux et important. Réfléchissez-y.

Oui ce sera comme plonger dans un volcan, mais on vous donnera les outils pour vous en sortir. Voilà c'est mon numéro de portable, n’hésitez pas. »

Oui pour le soutien, oui de l’accompagnement, oui on a besoin d’aide.

Merci Docteur.

On est rentré chez nous avec la certitude que la vie de notre fille allait s’arrêter, la nôtre continuer, on ne savait toujours pas comment, mais on savait que c’était possible.

Silvia

Le début d’une longue traversée …

Suite à des résultats de prise de sang laissant présager des possibilités de retard de croissance, le 19 mars 2014, nous avons rendez-vous pour une échographie pré morphologique à 18 SA pour notre bébé.

Cette échographie dure longtemps, la radiologue fait et refait les mesures du fémur et aussi des mesures du cœur. Elle nous annonce alors que notre bébé est un garçon.

Pendant qu’elle fait ses calculs et son compte rendu, nous commençons à nous poser des questions sur un prénom pour ce petit garçon qui va arriver, et là, après un long moment, elle nous informe qu’il y a plusieurs malformations. Malgré la violence de l’annonce, ses mots sont doux et bienveillants. Elle nous oriente directement vers le DAN, prend rendez-vous pour nous dès le lendemain matin pour une amniocentèse et s’assure que c’est bien l’obstétricienne qui me suit qui sera présente ce jour-là.

Je ne me rappelle pas des mots prononcés, je ne me rappelle pas exactement de ce qui a été dit, il me reste des images … Je me rappelle surtout d’une très grande douceur et d’énormément de bienveillance dans l’annonce. Les mots étaient justes, sans rien minimiser de l’importance des malformations, mais sans aucune dureté ni aucune « violence ».

Et puis la sortie de l’hôpital … et l’annonce aux proches qui savaient que nous avions une écho ce jour-là. L’incompréhension de ce qui nous arrive, la douleur, les sanglots qui bloquent la respiration, l’impossibilité de dire l’impensable. Commence alors une longue après-midi d’errance.

Nous commençons par nous assoir dans un parc, il fait beau, les primevères jaunes sont en pleine fleurs. Il y a des corbeaux. Nous parlons peu.

Nous commençons à digérer ce qui nous a été dit, à y voir un peu plus clair … nous savons que c’est grave, très grave … nous savons que la vie de notre bébé, de notre enfant ne sera pas une vie normale.

Nous quittons le parc et déambulons dans Paris, au hasard, hagards, échangeons quelques mots, continuons à comprendre ce que ça peut impliquer.

Nous finissons dans un café, et là nous prenons la décision, celle que nous n’aurions jamais pensé prendre, celle qu’aucun parent ne devrait prendre, nous sommes d’accord sur une chose, si les handicaps sont trop importants, si notre bébé risque de trop souffrir, nous ne lui infligerons pas cette vie. Nous sommes d’accord sur ce point.

Le lendemain matin, nous arrivons très tôt au DAN, nous sommes de nombreux couples à attendre, je m’en souviens d’un en particulier qui attendait en ayant l’air très sereins, heureux, et je me souviens du visage effondré de la femme en ressortant de la consultation, en larmes.

Je croise mon obstétricienne, qui me sourit doucement, mais je sens bien son malaise, je lui dis « ce n’est pas bon, hein ? » elle me répond juste non, très délicatement, sans vouloir rien me cacher, rien minimiser et me prend le bras. Enfin, vient notre tour, on nous redit les malformations, on nous parle de trisomie 18, mais il faut faire une amniocentèse et en fonction des résultats on se reverra pour d’autres analyse.

Nous repartons, et la traversée commence…

La longue traversée des examens, des attentes, des annonces, des nouveaux examens, des décisions à prendre…

La longue traversée du deuil périnatal, qui nous laissera différents, jamais vraiment les mêmes.

Juliette

Le gouffre

L'annonce … ce moment particulier où le silence se fait, d'un coup.

Pas seulement un silence concentré, mais un silence lourd, préoccupé, juste avant que le couperet tombe.

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Un silence presque assourdissant.

Pour ma part, cette annonce s'est faite en plusieurs temps.

A chaque fois pire, plus grave.

Mais je me souviens surtout de la première, à l'écho des 22SA. Pour moi elle reste gravée comme le point de départ de la « descente aux enfers ».

Le silence soudain, et puis cette petite phrase : « il y a un petit problème, mais c'est peut-être rien … il faudrait approfondir ».

L'échographiste se veut rassurant, mais son visage s'est fermé, je le vois bien.

Je me souviens de cette sensation de vertige, la terre qui s'ouvre sous nos pieds.

Mais non, on s'accroche, on y croit, après tout, c'est peut-être une fausse alerte.

Les annonces de « petits problèmes » vont s’enchaîner, jusqu'au verdict final, jusqu'à ce que je couperet tombe vraiment, définitivement :

Trisomie 13, malformations multiples, graves, aucun espoir de survie.

Le gouffre s'est ouvert pour de bon cette fois.

Il est là, noir, vide, froid … terrifiant.

J'ai le sentiment à ce moment-là d'avoir refusé de le voir, et encore plus d'y tomber :

« C'est forcément une erreur », « ça n'existe pas ! Cette satanée trisomie 13 n'existe pas … c'est juste un cauchemar », « JE NE VEUX PAS ! »

Et pourtant, il a bien fallu y sauter dans cet inconnu … Et en ressortir.

C'était il y a 15 ans.

Bien sûr, beaucoup de souvenirs se sont estompés, ou ont même été occultés.

Mais les sensations sont toujours là.

Et aujourd'hui, avec le recul, je me demande souvent : « et lui, l’échographiste ? C'était quoi son ressenti ? »

On parle beaucoup des médecins, des sages-femmes, de l'équipe médicale en général.

Plus rarement des échographistes, qui sont pourtant si souvent en première ligne.

Comment ils le vivent, eux, ce moment où ils découvrent LE problème sur l'écran ?

A quoi il ressemble leur gouffre ?

Ce moment où ils doivent annoncer à un couple insouciant et radieux que leur bonheur est en train de s'effriter …

Je ne peux qu'imaginer leurs difficultés : d'abord être sûr de ce qu'on voit, à 100 %, puis trouver le ton juste, le mot juste, mais y en a-t-il vraiment un ? Trouver la réaction adéquate face à des parents que l'on ne connaît pas, qu'on ne reverra sûrement jamais, dans cette fraction de seconde où la joie fait place au drame.

Adeline

Souvenirs d’une jeune sage-femme (et réflexions sur l’annonce)

Histoire d’annonce et qui entre en résonance avec le « dire et ne pas dire », vécue il y a 15 ans. Jeune sage-femme de garde en salle d’accouchement, je décroche le téléphone, un gynéco correspondant libéral me demande de recevoir la patiente qu’il a en face de lui, une primipare à 32 SA, pour surveiller son bébé pour un retard de croissance intra utérin. Je reçois la patiente et après un rapide interrogatoire d’obstétrique je pose les capteurs du monitoring, je n’entends pas les battements cardiaques tout de suite, je cherche un peu le cœur, je lui demande si le médecin l’a entendu, elle me répond avec un sourire que « non mais il m’a dit c’est normal son appareil était trop vieux ».

Mon voyant rouge clignotant intérieur s’étant allumé quelques secondes plus tôt se met à virer à l’alarme et je lui dis que je vais donc chercher un appareil d’écho, je sors pour prendre l’air, chercher une bouée de secours en appelant l’obstétricien de garde et en lui racontant mon pressentiment. Je l’entends rigoler d’un air gêné. Je lui fais donc une écho qui me permet de diagnostiquer la mort fœtale.

Je lui demande si elle sent bien son bébé bouger. Elle me répond oui. Je lui propose alors une échographie sur un appareil plus récent et plus grand, et avec l’obstétricien de garde qui nous attend.

Je tiens la main de cette patiente qui voit le dos de l’obstétricien, face à son écran, qui répète « non, non, y’a plus rien, y’a plus rien ! »

La dame se retourne vers moi avec un regard interrogateur et je m’entends lui dire « votre bébé est mort ».

La suite est classique et connue de tous.

Quand on débute des études de sage-femme,

c'est sans doute pour ignorer ou éviter la mort, la maladie ; s'occuper de la vie, occulter la mort, « parce qu'on croit tous à notre propre immortalité » (Freud).

D'ailleurs souvent on entend « Sage-femme ! Quel beau métier ! C'est le plus beau métier du monde… mais vous devez voir des choses difficiles aussi non ?!»

Déjà, le tabou pointe son nez… si on décide de développer et d'expliquer que oui la mort parfois, alors le silence s'alourdit, la solitude nous enveloppe parce que la mort qui flirte avec la naissance réveille des peurs archaïques qui sont difficilement entendables à l'extérieur de la maternité.

Ce qui montre qu'il y a un aspect traumatique, effractant à ce que la mort côtoie le début de la vie. La pathologie fœtale a, de plus, cet aspect insupportable qui renvoie chacun à sa propre mort et à la fragilité de la transmission de la vie.

Peut-être est-ce pour cette raison que la naissance est idéalisée ? Lutter contre ces angoisses archaïques ?

Les sages-femmes et les obstétriciens, au moment de l'annonce, se retrouvent dans une situation de stress, qui se traduit par une hypervigilance, la cristallisation du moment précis où tout est fixé dans la mémoire, du lieu précis, des odeurs, des mots, jusqu'aux détails vestimentaires.

L'aspect traumatique de la situation vécue vient de l'absence d'anticipation ; de la découverte d'une mort néonatale, à l'accompagnement d'une interruption de grossesse, plus programmée, en passant par la surprise en consultation de la découverte d'une mort fœtale in utero.

Comment transformer cette expérience angoissante en un accompagnement empathique et juste ? Comment s'en sortir soi-même, pour continuer ? Comment trouver au fond de soi, les ressources, les solutions pour aider sans s'oublier.

Plusieurs choses sont possibles :

• Supprimer l'affect qu'on peut porter au bébé, rationaliser la situation en mettant un peu de distance dans ses émotions « Ce n'est pas mon bébé, c'est l'histoire de ce couple mais ce n'est pas la mienne ».

• Ressentir le signal d'angoisse, ce clignotant rouge qui s'allume mentalement très vite quand on « flaire » une situation à risque. De ce fait, le soignant se mobilise et peut anticiper une protection pour lui-même pour assurer une prise en charge contenante et un accompagnement empathique. (Freud, 1926)

• Percevoir l'importance de notre situation de témoin du passage du bébé, pour surpasser l'angoisse. Se sentir utile au couple, pour compenser tristesse et compassion.

• Être 2 personnes, avec une collègue sage-femme ou un obstétricien, ne pas être seul. Pour la sage-femme, ne pas être celle qui fait s'effondrer les rêves, lui laisse la place d'accompagner le travail.

• Enfin panser/penser ses blessures en réalisant une élaboration nécessaire des situations traumatiques vécues, au risque de rester figé (groupe de type Balint, réunion d'équipe avec une psychologue, discussion avec ses pairs, etc.)

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Pour avancer et progresser, nous pouvons/devons entendre ce dont les parents ont besoin.

Tout d'abord, ne pas hésiter à utiliser le silence. En effet, il est difficile de dire des paroles judicieuses tout le temps et quoique l'on dise, on ne transformera jamais une mauvaise nouvelle en une bonne nouvelle.

Les parents ressentent l'angoisse ou le malaise, les changements de posture et les hésitations. Quand nos paroles résonnent à 600 mots/minute, leurs pensées vont à 1800 mots/minute, alors ça ne sert à rien de dire pour combler, ou dire pour dire. Dès le début, dès le premier mot qui souligne le doute, l'enclume est déjà tombée sur le pied des parents alors que nous n'avons même pas fini de tout expliquer.

Les parents attendent que l'on dise les vrais mots, que nous prenions notre temps, que nous établissions le contact, que nous vérifions qu'ils ont compris, que nous prenions du temps pour ne pas les laisser seuls.

Pour finir, je citerai une patiente au sujet d'une information qu'elle n'a pas reçue à propos de l'autopsie de son bébé.

Si comme vous le dites « il est peu aisé pour les équipes médicales d'évaluer ce que les parents endeuillés sont en capacité de recevoir comme information », le serment d’Hippocrate indique également « J’informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences.» Dans notre parcours, d’autres choses n’ont pas été évidentes à entendre et pour autant nous sommes conscients qu’il était nécessaire de nous les communiquer et nous en sommes également reconnaissants. Chaque famille ne réagira pas de la même façon selon son vécu, son histoire et son parcours. Pour autant le travail des médecins n’est, à notre sens, pas de deviner ce que nous sommes en mesure d’entendre ou d’essayer de se mettre à notre place, mais tout simplement un devoir d’information. »

Laurence

Le message que nous souhaitons faire passer aux professionnels, c’est de s’adresser aux parents avec bienveillance et empathie. Nous proposons quelques indications, issues de nos expériences, afin de faire évoluer certaines pratiques.

- Le choc émotionnel des parents :

  • Leur capacité d’attention est neutralisée par l’état de sidération provoqué par l’annonce du diagnostic. Leurs idées se bousculent, la panique s’installe. Ils ne retiendront qu’une faible partie de tout ce qu’ils auront entendu. Tout s’effondre autour d’eux
  • Une idée persistante : ce cauchemar doit s’arrêter, au plus vite
  • Les parents peuvent se sentir incapables de gérer la situation : c’est trop, trop lourd, ça va trop vite
  • Inciter les parents à verbaliser leurs angoisses, leurs incompréhensions du diagnostic et de ses conséquences
  • Laisser du temps pour digérer l’information, pour pleurer, respirer…
  • Proposer un accompagnement psychologique, même si tous les parents ne vont pas en ressentir le besoin à ce moment-là

- L’information :

  • Transmettre un écrit, qui viendra étayer la parole, pour fixer le nom d’une pathologie, d’un protocole, pourquoi pas une plaquette réalisée par le service, ou encore le livret de Petite Emilie
  • Ne pas donner trop d’information en même temps
  • Choisir les mots employés, en ce qui concerne la pathologie, le devenir de l’enfant. Choisir des termes clairs, des mots simples et justes, éviter les non-dits. Eviter également d’employer le terme de fœtus, ça ne protège pas les parents, il s’agit de leur enfant en devenir
  • Ne pas avancer de conclusion lorsque rien n’est certain
  • Autant que possible, ne pas laisser de questions sans réponse
  • Indiquer des références d’association, de sites internet traitant de la maladie/handicap. Dans le monde actuel, on sait que le premier réflexe est de se jeter sur le net … si on peut arriver sur un site compréhensible et fiable sur le sujet en premier plutôt que sur un forum où tout le monde dit tout et n’importe quoi, cela peutêtre bénéfique

- S’adresser aux deux parents :

  • S’assurer que le père comme la mère ont compris l’information
  • Etre conscient que les deux parents peuvent réagir de manière très différente, dans leur manière de s’exprimer (ou ne rien exprimer), dans leur capacité à intégrer les informations, des temps de réaction différents

- Guider les parents afin qu’ils trouvent le bon chemin :

  • Le personnel du service ayant conduit le diagnostic organise les RDV à suivre. Cela permet de conserver des échéances afin de poursuivre la réflexion, de ne pas se sentir abandonnés.
  • Laisser du temps pour la réflexion, et cheminer dans cette nouvelle épreuve : « Il est urgent de prendre son temps »
  • Inviter le couple à approfondir ses connaissances pour chacune des alternatives enprésence  -En cas de décès rapide probable peu après la naissance, expliquer les techniques existantes en matière de soins palliatifs

-En cas de handicap ou pathologie lourde, organiser une rencontre avec un médecin spécialiste afin de clarifier les conditions de vie et de soins de l’enfant à naitre et orienter vers les associations des familles concernées par ce type de pathologie ou handicap

-Concernant le choix de l’interruption de la grossesse, expliquer le protocole en place dans l’établissement (depuis la demande des parents, en passant par l’accord de l’équipe pluridisciplinaire jusqu’à la prise en charge du corps), et orienter vers des associations de parents confrontés à l’IMG et au deuil périnatal

Clarisse

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